Disco Afrika: Jusqu’à quel point peut-on rester passif face à l’injustice ?

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« Jusqu’à quel point peut-on rester passif face à l’injustice ? », telle est la question qui pourrait être posée à Kwame (Parista Sambo), le protagoniste de Disco Afrika, une histoire malgache(1h20, 2023), le premier long-métrage du cinéaste malgache Luck Razanajaona, primé par divers festivals internationaux de cinéma. Dans ce film, Kwame, 20 ans, travaille dans des mines clandestines de saphir se trouvant sur une terre qui sera bientôt expropriée au profit de spéculateurs. Ces derniers bénéficient de l’appui de la brigade de la gendarmerie chassant les riverains et les chercheurs de saphir. Si Kwame s’en est sorti indemne, Rivo (Dominique Toditsara) a été tué d’un coup de fusil lors d’une descente nocturne de la brigade. Le personnage principal se retrouve alors contraint de ramener le corps de son ami auprès de sa famille à la ville de Toamasina car selon la croyance traditionnelle malgache, si un défunt n’est pas enterré dans la terre de ses ancêtres, son âme ne pourra jamais trouver le repos. En écho à cette préoccupation, Kwame recherche le lieu où son père arrêté, torturé puis tué par les forces de l’ordre à la suite d’une manifestation a été enterré. Une quête lors de laquelle il voit tous les problèmes de pauvreté et de corruption qui gangrènent son pays.

Un panorama de toutes les formes d’injustice à Madagascar

En épousant le point de vue de Kwame tout au long du film, nous sommes confrontés à toutes les formes d’injustice dont le protagoniste est témoin. Dès l’exposition, une brève à la radio évoque le problème de l’insécurité en informant que des assesseurs se rendant au bureau de vote de leur quartier d’Analalava à Ankazoabo dans la région sud de l’île ont été assassinés par des « dahalo », brigands de brousse. Plus tard, une autre information radiophonique parle de trafic de bois de rose, une richesse nationale dont une minorité tire illégalement profit au mépris des dégâts écologiques. Le chômage qui touche surtout les jeunes est montré car dans le film une scène montre Kwame rentrant bredouille à la maison après avoir cherché du travail tout au long de la journée tandis que sa maman (Laurette Ramasinjanahary) l’encourage. Le problème du délestage est subtilement évoqué lors du dialogue autour d’une table que Kwame a organisé, impliquant sa mère et Babaa  (Oza Jérôme), l’ami photographe et musicien de son défunt père.

Une réunion lors de laquelle il a appris les circonstances du décès de son papa, cette figure qu’il n’a jamais véritablement connue puisqu’il n’avait que 4 ans au moment des faits. Babaa l’a également informé que le nom que son père lui a donné est une référence au premier président du Ghana, Kwame Nkrumah, figure majeure du panafricanisme qui joua un rôle important dans la création de l’Organisation de l’unité africaine (OUA), l’actuelle Union africaine (UA). Par ailleurs, un spectacle de marionnette évoque le problème cyclique de crise politique dont la population malgache en fait les frais. Il est question ici de la crise postélectorale de 2002 opposant le président sortant candidat à sa propre réélection Didier Ratsiraka qui réclame un second tour au candidat maire d’Antananarivo Marc Ravalomanana qui s’est déclaré élu dès le premier tour. Enfin, une scène de manifestation dans la rue dénonce l’abus de pouvoir, les coupures d’électricité, l’inflation, de même que l’état de délabrement des routes.

L’effet principal recherché par ce panorama de toutes les formes d’injustice à Madagascar est la prise de conscience tant chez Kwame que chez le spectateur du caractère intolérable de la situation et de la nécessité d’un « réveil » pour exiger le changement. Quoique dans le film, on peut soulever des ambigüités quant aux motivations réelles du protagoniste.

Les ambigüités des motivations de Kwame

Au début du film, Kwame est montré comme un personnage qui recherche son propre profit au mépris de la droiture car il recherche clandestinement du saphir dans les mines. Cette quête de richesse à travers les fanges est métaphoriquement illustrée par la caméra qui montre sa bèche soulevant les boues. Mais ce n’est pas entièrement de son plein gré via une prise de conscience qu’il a quitté cette activité. C’est parce qu’il a été chassé par les gendarmes au service des spéculateurs expropriant la terre. De plus, il est rongé par la culpabilité car il considère que c’est à cause de lui que son ami Rivo est mort.

Plus tard, en pleine recherche de nouvel emploi, Kwame retrouve le personnage d’Idi (Joe Clarence Lerova), un ami d’enfance qui s’est enrichi grâce aux trafics de bois de rose. Peu après, il est aussitôt abordé par Bezara (Drwina Razafimahaleo), un fervent chef d’un collectif militant qui lui offre un boulot en tant que docker au port de Toamasina. Cet acte n’est pas le fruit d’une pure générosité. En réalité, ayant aperçu de loin la brève rencontre, Bezara voit en Kwame le potentiel agent idéal pour infiltrer et faire capoter les sales affaires d’Idi. Ainsi, lorsque le protagoniste accepte ce service que lui demande le chef, la question de savoir quelles sont ses réelles motivations se pose à nouveau. Kwame accepte-t-il cette proposition car il condamne intimement les trafics de bois de rose et veut lutter contre ce fléau ? On peut très bien croire qu’il le fait en guise de gratitude envers Bezara qui lui a aidé à décrocher un taf et par besoin d’intégration au sein de son nouvel environnement de travail.

Quand dans une scène en haut d’une terrasse, Idi invite Kwame à collaborer avec lui dans ses affaires et lui montre en contrebas des prostituées qui font le trottoir tout en déclarant qu’il faut être malin pour sortir de la pauvreté, le dilemme du protagoniste entre argent facile obtenu dans la malhonnêteté et droiture est atténué par le fait qu’il est déjà une taupe au service du collectif militant de Bezara. 

À part tout cela, on saura que c’est le père d’Idi qui a trahi le père de Kwame, étant de ce fait impliqué dans sa mort, et que cet ami d’enfance connait des gens qui possèdent la carte indiquant le lieu où sa dépouille a été enterrée, ce que Kwame recherche activement. Très étrange cette scène où le protagoniste trouve enfin cet endroit et qu’après un petit rituel il lui dit : « Papa, repose en paix. » Il s’agit d’une fosse commune et assurément pas d’un tombeau familial. Alors comment est-ce que Kwame peut prononcer un tel souhait si on s’attache à la croyance traditionnelle malgache selon laquelle si un défunt n’est pas enterré dans la terre de ses ancêtres, son âme ne pourra jamais trouver le repos ?

S’ensuit vers la fin du film une scène où on entend Kwame reconverti en conducteur de tuk-tuk s’adresser à son pays via une voix off témoignant de sa prise de conscience patriotique : « Creusant les profondeurs longtemps, j’ai cherché mon chemin. Je sais maintenant que ce n’est pas des pierres que tu tires ta valeur, mais des âmes courageuses qui t’ont donné leur sang. Madagascar, ô mon pays, je tâcherai d’être digne de toi. » La question de savoir ce qu’il va concrètement faire à son modeste échelle à partir de là pourrait trotter dans notre tête. De même que celle de savoir quand et pourquoi est-ce que cet arc transformationnel s’est réellement formé. Est-ce après avoir été témoins de toutes les injustices et conformément aux dires de Babaa que « Pour changer les choses, il faut oser prendre des risques » ? Est-ce après avoir découvert le lieu où son père a été enterré et par désir de perpétuer la cause que ce dernier a défendue au point de laisser sa vie ? Une cause qui fut également défendue à travers la musique…

Une place importante accordée à la musique

Dans Disco Afrika, une place importante est accordée à la musique, en particulier le « kaiamba » en vogue dans les années 1970-1980, les années disco de Madagascar, en adéquation également avec  Toamasina, berceau de ce genre musical où se déroule l’intrigue. Ainsi, l’arrivée de Kwame dans la ville portuaire est accompagnée de la ballade kaiamba « Mbola ho avy » de Dédé Fénérive.

Le personnage de Babaa est lui-même interprété par Oza Jérôme, une figure majeure du kaiamba. Une visite pour prendre une photo à afficher sur son CV de demandeur d’emploi sert de prétexte à Kwame pour découvrir le lien entre Babaa et son père. Il apprend ainsi qu’ils furent tous les deux membres d’un groupe, les Tout-puissants Africa Voice, qui faisait de la musique militante, des chansons qui véhiculaient déjà le besoin de changer les choses à l’époque. Kwame y obtient aussi l’unique disque que son père a enregistré, son unique lien donc avec lui. Il s’empressera d’ailleurs de chercher le tourne-disque à la maison afin de l’écouter, invitant au passage sa mère à danser avec lui au rythme instrumental du morceau.

Toujours de façon très cohérente avec la côte est, « Ino maresaka Tamatave » de Jean Kely et Basth, une chanson « basesa », genre également originaire de cette région, est entonnée par les résidents betsimisaraka de la maison de retraite qui se réjouit de la visite d’Idi, venu leur offrir des vivres et des dons. Une scène qui permet de nuancer ce personnage pour qu’il ne se limite pas seulement à la figure de crapule faiseur de trafics. 

Plus tard lorsqu’Idi invite Kwame dans la boîte de nuit L’Afrika, on entend « Tsinjaka Mpanambola », une chanson afrobeat de Mad Max, un titre tout récent pour une intrigue sensée se dérouler en 2002. Cet anachronisme sans doute assumé vient toujours de la volonté de rechercher la cohérence de la musique du film avec la situation géographique de l’intrigue, le chanteur Mad Max étant originaire de Toamasina. 

On peut cependant s’interroger pourquoi aucune chanson aux paroles contestataires n’est utilisée dans une œuvre aussi engagée. « Viavy Tsara », la chanson que Babaa chante à la guitare au début de la visite de Kwame est une ballade sentimentale adressée à une femme alors qu’il était un musicien militant.  

Au final, avec Disco Afrika, Luck Razanajaona livre bien plus qu’un simple drame social, il propose une fresque profondément enracinée dans la réalité malgache. Si certaines zones d’ombre subsistent dans les motivations du protagoniste, elles reflètent aussi les contradictions d’une jeunesse confrontée à l’injustice systémique. Ce film n’apporte pas de solution toute faite, mais il pose une question brûlante : combien de temps encore faudra-t-il attendre pour que la colère silencieuse se transforme en engagement collectif ? Et nous, spectateurs, citoyens malgaches, jusqu’à quel point pouvons-nous rester passifs face à l’injustice ?

À l’occasion du Festival de Cannes 2026, le film a encore fait parler de lui en étant nominé pour la première édition du Build Your Dream Award, une distinction initiée par les sociétés BYD, Mediawan et le magazine Première, offrant ainsi une belle visibilité au cinéma malgache sur la scène internationale, même s’il n’a pas remporté le prix.

 

Mention : Cette critique a été initialement publiée dans le 19ème numéro de Mozaïk, magazine culturel international de l’Océan Indien (pp. 194–201), puis mise à jour afin d’intégrer les dernières actualités du film. Crédits photos : We Film

 

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