Avec « Mandrakizay Doria (À tout jamais) » (1h48, 2026), le cinéaste malgache Franco Clerc signe un premier long métrage ambitieux qui conjugue romance, fantastique et mémoire historique. Adapté d’une pièce de théâtre à succès, le film composé de 7 chapitres déploie une intrigue s’étendant sur 155 ans, de 1869 à 2024, centrée sur une quête de séduction.
Le film débute en 1869 au temps de la royauté à Madagascar, précisément sous le règne de Ranavalona II. Railovy (Rolland Raman), un modeste paysan des Hautes Terres centrales, tombe amoureux de Lala (Synthia Saga), une aristocrate qu’il rencontre au marché public. On remarque avec amusement les codes de drague en vigueur à l’époque, l’homme qui écrase du pied le « lamba » (écharpe en soie) de la femme, de même que l’usage des « hainteny merina » (des dictons poétiques) pour déclarer sa flamme.
En dépit de tous ces efforts, Lala ne semble pas intéressée par les avances de son prétendant. Et tandis que Railovy rumine son échec, seul dans les champs, Ary (Stéphanie Razakaratrimo), une divinité ancestrale surgie de nulle part lui propose d’exaucer ses vœux. Ary est similaire au personnage du Génie de la lampe dans les contes des Milles et une nuit car elle ne peut pas faire du mal aux humains, elle ne peut pas ressusciter les morts et elle ne peut pas faire tomber les gens amoureux. À défaut de pouvoir rendre Lala amoureuse de lui, Railovy sollicite Ary de l’aider à la conquérir en devenant magicien.
Cependant, les tours de magie de Railovy ne parviennent pas à changer la donne. Lala nullement impressionnée lui demeure toujours inaccessible. C’est alors que dans un geste d’orgueil et de frustration, il va leur jeter un sort qui les condamne à une jeunesse éternelle : « Tu verras bien, où que tu ailles, quoi que tu fasses, la terre, le ciel et les éléments en seront témoins, ni toi ni moi ne vieillirons tant que ton cœur ne battra pas pour moi. » Au cours de l’histoire, le caractère obsessif de Railovy, déterminé à séduire Lala à tout prix va l’amener à franchir des limites qui entraineront sa déchéance. Mais le récit ne s’arrête pas à cette chute, il lui ouvre également une possibilité de rédemption qui ne pourra toutefois s’obtenir qu’au prix d’un lourd sacrifice.
Authenticité culturelle et remarquables performances d’acteurs
L’une des réussites majeures de Mandrakizay Doria réside dans sa capacité à ancrer le fantastique dans la culture malgache. Le film puise dans les légendes locales et dans les formes d’expression traditionnelles : proverbes des sages, paroles héritées des ancêtres, dialectes et traditions orales. Les costumes du XIXème siècle, malabary et lamba blanc, ainsi que les décors participent à cette immersion culturelle, donnant au récit une texture patrimoniale assumée. La musique originale, enrichie par les mélodies de valiha composées par Linda Volahasiniaina, renforce également cette atmosphère en inscrivant le fantastique dans un paysage sonore profondément enraciné dans l’identité malgache. Ce souci d’authenticité se prolonge dans la reconstitution des différentes époques traversées par le récit. Le film comportant notamment un passage important situé dans les années 1960, les costumes, les accessoires, les coiffures, les maquillages, les manières de parler, les véhicules et l’atmosphère générale témoignent d’un véritable travail de cohérence historique. Le choix minutieux des repérages et du cadrage y contribue également : les lieux sélectionnés et filmés échappent à tout anachronisme.
Le style de réalisation, volontairement sobre, met l’accent sur les performances d’un casting solide et expérimenté. Avant Mandrakizay Doria, Rolland Raman avait notamment interprété un magicien manipulateur dans le court-métrage « Game Over » (2023) de Franco Clerc. Synthia Saga y a également joué, ainsi que dans le film historique « Tsara Joro » (2025) de Jérémie Andriamparany où elle incarne la reine Ranavalona III. Quant à Stéphanie Razakaratrimo, elle s’est déjà distinguée dans plusieurs courts-métrages tels que « Her Little Piece of Heaven » (2015) de Ketaka Razafimisa, « Batardes » (2024) de Rindra Rambeloson, et « Followers » (2024) d’Anton Khan. On perçoit également une bonne compréhension des personnages d’autant plus facilitée par le fait que 2 des 3 acteurs principaux, Synthia Saga et Rolland Raman, ont coécrit avec l’artiste multidisciplinaire Joey Aresoa la pièce de théâtre originale sur laquelle le film est basé. La justesse de leur interprétation s’appuie sur une maîtrise de l’acting, fruit de leur formation à l’École Agence Artistique EKAA.
Cependant, malgré toutes ces qualités, le scénario contient de nombreuses zones d’ombre qui laissent le spectateur dans l’incertitude et la spéculation.
Les zones d’ombre du scénario
Sur le plan scénaristique, Mandrakizay Doria opère d’importantes ellipses temporelles qui posent autant de questions que de mystères. Après que Railovy a jeté le sort le condamnant lui et Lala à une jeunesse éternelle, on passe de l’an 1869 et on est propulsé en 1965, soit 96 ans plus tard. Railovy se fait désormais appeler « Lova The Great Magician », un magicien itinérant, et Ary devient son assistante. Alors qu’il se produit dans une salle comble, par coïncidence, Lala est dans le public. Ce hasard narratif qui manque de justification sert avant tout à faire avancer l’histoire. Au cours de leurs retrouvailles, on apprend que depuis tout ce temps, Lala a fréquenté une école de peinture, a peint des tableaux, a exploré Madagascar, découvert les 18 ethnies, les 11 dialectes et même le kibosy, un dialecte malgache parlé à Mayotte où elle a rencontré Bertrand, un militaire français avec qui elle va bientôt se marier. Quant à Railovy, en revanche, on ne sait pas ce qu’il a fait pendant tout ce temps. Comment a-t-il perdu de vue Lala alors que fort de son pouvoir magique il aurait très bien pu la repérer ? N’est-il jamais tombé amoureux d’autres femmes ? Comment a-t-il vécu la période coloniale ? Comment se fait-il qu’il soit toujours un magicien en quête de notoriété nationale alors qu’un homme qui ne vieillit pas et qui possède ces pouvoirs devrait logiquement devenir un phénomène social majeur ? À part cela, le Railovy de même que la Lala de 1965 ressemblent beaucoup à celui et à celle de 1869. Psychologiquement, est- ce crédible ? La jeunesse éternelle qui préserve leur apparence physique ne devrait pas empêcher les effets du temps sur leur personnalité. Presque un siècle de vécu impliquant des rencontres, des découvertes, des expériences, des bouleversements historiques traversés aurait logiquement dû les impacter. L’ellipse de 59 ans entre 1965 et 2024 soulève elle aussi plusieurs questions que nous préférons ne pas aborder ici afin d’éviter tout spoiler.
Par ailleurs, dans le film, Railovy est devenu magicien grâce à Ary dont les pouvoirs sont clairement limités : elle ne peut ni faire de mal aux humains ni ressusciter les morts ni faire tomber quelqu’un amoureux. Mais au-delà de cela, on ne dispose pas d’assez d’éléments concernant les règles qui régissent l’univers magique de l’histoire. Par exemple, le film ne précise pas clairement combien de vœux Railovy pouvait formuler auprès de Ary : avait-il droit à un seul vœu ou plusieurs ? Quelles sont les portées et limites des pouvoirs de Railovy ? Et puis des éléments supplémentaires tels que le karma de mort et le karma d’amour viennent complexifier davantage tout cet ensemble déjà flou.
Si Mandrakizay Doria nous égare par moments dans toutes ces interrogations, il maintient son cap et délivre de façon émouvante un propos pétri d’éthique : de l’importance d’être authentique en matière de séduction et du respect des limites de l’autre car l’amour se consent mais ne se force pas.
Lors de la cérémonie de clôture de la 2ème édition de Madagascar Film Festival ISSM Awards le 23 août dernier, Mandrakizay Doria a remporté le prix du Meilleur Film en catégorie long métrage fiction.
