Lorsque la délégation malgache menée par le ministre de la Communication et de la Culture Gascar Fenosoa a participé au marché du film du Festival de Cannes 2026 en mai dernier avec l’ambition de positionner Madagascar comme une destination de tournage et de développer le ciné-tourisme, une idée s’est imposée : celle d’un pays qui cherche à mieux faire connaître ses paysages et sa culture grâce au cinéma.
L’objectif est séduisant. Mais est-il pertinent de penser avant tout le cinéma comme un levier d’attractivité touristique ? Certes, le 7ème art peut effectivement générer des retombées économiques importantes en matière de tourisme mais contrairement à un publireportage, ce n’est pas un outil de promotion territoriale. Il s’agit avant tout d’un art vecteur d’émotion, d’histoire et à travers lequel on peut véhiculer une vision du monde. Par ailleurs, l’histoire du cinéma mondial a montré que les retombées touristiques ne naissent pas d’une intention marketing. Elles apparaissent comme une conséquence indirecte et heureuse de films qui ont durablement marqué les spectateurs. À titre d’illustration, des œuvres comme la trilogie « Le Seigneur des anneaux » réalisée par Peter Jackson ou la série télévisée « Game of Thrones » créée par David Benioff et Daniel Brett Weiss ont transformé des territoires en destinations touristiques. Pourtant, leur objectif n’était pas de promouvoir le mont Victoria, le Fiordland et les Southern Lakes en Nouvelle-Zélande ou la ville de Dubrovnik en Croatie mais de construire des univers narratifs puissants et émouvants. Dans le ciné-tourisme, les touristes ont d’abord été des spectateurs conquis avant de venir visiter les décors de tournage qu’ils ont découverts à l’écran. Avant d’envisager cette perspective intéressante, Madagascar se doit d’abord de structurer, développer et professionnaliser le secteur du cinéma de façon à améliorer la qualité de la production et de la diffusion.
Décors naturels et défis logistiques : un potentiel à exploiter
Des reliefs spectaculaires de l’Isalo à la célèbre allée des baobabs près de Morondava, en passant par les côtes de l’île de Nosy Be, la forêt luxuriante de Masoala ou les collines des Hautes Terres centrales, la Grande île possède une diversité de paysages qui feraient des décors cinématographiques remarquables. Pourtant, ces espaces demeurent encore relativement peu présents sur les écrans. Les contraintes techniques et financières poussent souvent les productions nationales à privilégier les centres urbains, laissant une partie de ce patrimoine visuel hors champ. Parmi les rares œuvres ayant mis en valeur ces paysages figurent « Quand les étoiles rencontrent la mer » (1996) de Raymond Rajaonarivelo qui comprend une scène tournée dans l’allée des baobabs ou « Dzaomalaza et le saphir bleu » (2010) coréalisé par Mamihasina Raminosoa et Radoniaina Andriamanisa dont plusieurs scènes ont été filmées au parc national de l’Isalo.
Le regard des cinéastes étrangers s’est lui aussi quelquefois posé sur Madagascar. Dès 1926, le cinéaste français Léon Poirier tourne le court-métrage « Zazavavindrano (Fille des eaux) » à Ambohimanga. 30 ans plus tard, en 1956, Robert Darène réalise « La Bigorne, caporal de France » à Nosy Be. Quelques productions internationales comme « Michael Kael contre la World News Company »(1998) de Christophe Smith et « Krakatoa : The Last Days »(2006) de Sam Miller ont utilisé dans certaines scènes les paysages de l’Isalo ou de Nosy Be comme décors naturels. Ces exemples restent néanmoins isolés car malgré son patrimoine visuel, Madagascar peine encore à s’imposer comme une destination majeure pour les tournages internationaux. Les obstacles sont connus : infrastructures limitées, logistique complexe et manque de mécanismes d’accompagnement adaptés aux productions étrangères. Pourtant, le développement de l’accueil des tournages internationaux pourrait générer des retombées considérables aussi bien pour le secteur du cinéma que pour ceux du tourisme, de l’hôtellerie et des services.
Au fond, la véritable question n’est pas de savoir comment faire du 7ème art un levier d’attractivité touristique, mais comment permettre au cinéma malgache de se développer pleinement. Si les films parviennent à raconter des histoires fortes, à révéler la singularité du pays et à marquer les imaginaires, alors le ciné-tourisme pourra émerger naturellement. Non comme une fin en soi, mais comme l’une des nombreuses retombées d’une industrie culturelle et créative dynamique.
